Soundslikeportraits.com : Benoit Janson, restaurateur d’art à Paris

Benoit Janson, restaurateur : comment restaurer les œuvres sans trahir les artistes ?

Benoit Janson est restaurateur d’art à Paris.

Son nom et sa profession ont reçu un coup de projecteur médiatique lors des travaux de la boutique parisienne d’Oscar de la Renta en 2019 près des Champs Elysées. Il faut dire que l’histoire est extraordinaire : derrière un mur, un tableau du XVIIesiècle de six mètres sur trois a été découvert, que Benoit a été chargé de restaurer.   

Et justement, devant une oeuvre endommagée, son œil travaille comme des rayons X. Il s’enfonce sous la surface peinte pour décrypter ce qui n’est pas visible et envisager la réparation appropriée.

Lui qui a restauré les tableaux et les sculptures des plus grands artistes, du 16esiècle à nos jours, m’a aussi raconté quelques-uns des plus grands moments de ses 40 ans de carrière, au contact des œuvres de Monet, Soulages, Basquiat, ou Niki de Saint Phalle.    

Comment restaurer des œuvres sans trahir les artistes ?

C’est la question de la semaine.  

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Barneby’s : Découverte d’un tableau de l’école de Le Brun derrière une fausse cloison

Une toile monumentale du XVIIe siècle a été découverte derrière une fausse cloison lors de la rénovation de la future boutique de mode Oscar de la Renta, située rue de Marignan à Paris. L’expert Stéphane Pinta a révélé qu’il s’agissait d’une œuvre de 1674 réalisée par un collaborateur de Charles Le Brun.

Arnoult de Vuez, L'Ambassade de Charles Marie Olier, marqui sde Nointel, en Palestine, 1674, huile sur toile, découvert dans la boutique Oscar de La Renta à Paris, image ©Julien Mignot/NYT-REDUX-REA
Arnoult de Vuez, L’Ambassade de Charles Marie Olier, marqui sde Nointel, en Palestine, 1674, huile sur toile, découvert dans la boutique Oscar de La Renta à Paris, image ©Julien Mignot/NYT-REDUX-REA.

La découverte, annoncée par le New York Times il a quelques jours, puis relayée dans le Quotidien de l’Art, était un secret bien gardé. L’œuvre est connue du PDG de la marque de luxe depuis près d’un an, mais il avait formellement interdit à quiconque d’en révéler l’existence, afin de faire coïncider la nouvelle avec le début de la Fashion Week à Paris.

La boutique devait ouvrir cette semaine, permettant à Oscar de la Renta d’avoir un pied dans la capitale française pendant les défilés les plus attendus de l’année, bien que la marque n’ait pas de show à son actif. Seulement, l’année dernière, lors des rénovations du nouvel espace 4 rue de Marignan, le directeur de l’enseigne, Alex Bolen, reçoit un appel de la part de son architecte, qui le somme de se rendre sur place immédiatement pour venir juger d’une « découverte ».

Image ©Julien Mignot pour The New York Times
Image ©Julien Mignot pour The New York Times.

Les ouvriers du chantier ont été mis sur la piste du tableau en remarquant l’existence d’un plafond en lambris du XIXe siècle, constitué de 29 panneaux carrés incrustés et peints de sceaux héraldiques, conservé pendant des décennies sous un second plafond. C’est en abatant une cloison un peu plus tard que l’équipe découvre une peinture de six mètres sur trois, noircie par le temps, s’étendant sur toute la surface du mur. Des cavaliers arborant des vêtements du XVIIe siècle y sont représentés, en halte devant la ville de Jérusalem, dont on discerne la mosquée au loin.

Les travaux de rénovation ont été immédiatement interrompus, reportant dans le même temps l’ouverture de la boutique jusqu’en mai 2019, afin de restaurer la peinture endommagée. Si les découvertes sont assez fréquentes dans les châteaux ou autres monuments historiques, elles le sont bien moins dans ce type d’espace, a confié Nathalie Ryan, l’architecte de la marque. Bolen avait loué cet ancien appartement, dans un immuable qu’il jugeait « sans charme », en sachant que tout était à refaire.

Le restaurateur Benoît Janson au travail, image ©Julien Mignot pour The New York Times
Le restaurateur Benoît Janson au travail, image ©Julien Mignot pour The New York Times.

Suite à la découverte, le PDG a fait appel à Stéphane Pinta, un expert en tableaux de maîtres du cabinet Turquin, qui a établi qu’il s’agissait d’une huile sur toile de 1674 peinte par Arnould de Vuez, un artiste flamand ayant travaillé pour la cour du roi Louis XIV aux côtés de Charles Le Brun. Pinta a retracé la provenance du chef-d’œuvre grâce à un ouvrage d’Albert Vandal racontant les voyages de Charles-Marie-François Olier, Marquis de Nointel et d’Angervilliers, et ambassadeur de Louis XIV en Palestine. Une estampe similaire au grand tableau apparaît à la page 129 du livre : elle représente le Marquis de Nointel arrivant à Jérusalem accompagné de sa cavalerie, lors d’une tournée du Moyen-Orient effectuée en 1673.

Le chef-d’œuvre ayant été collé au mur, les experts ont décrété qu’il serait trop dangereux d’essayer de le déplacer. En bon businessman, Bolen a négocié avec le propriétaire de l’immeuble pour que l’œuvre reste dans la boutique une fois qu’elle serait ouverte (la location est prévue pour 10 ans), offrant en contrepartie la prise en charge complète de sa restauration.

L'équipe espère finir les restaurations pour mai 2019, image ©Julien Mignot pour The New York Times
L’équipe espère finir les restaurations pour mai 2019, image ©Julien Mignot pour The New York Times.

Le restaurateur Benoît Janson et son équipe travaillent donc depuis plusieurs mois pour assurer la remise en état du tableau, jugé « rare et exceptionnel à plusieurs égards ». Selon Janson, la toile a déjà subi plusieurs rénovations. La majeure partie du travail consiste maintenant à retirer les diverses couches de vernis qui recouvrent sa surface et de retrouver ses couleurs d’origine. Le long processus devrait être fini pour le mois de mai, à temps pour l’ouverture de la boutique qui, grâce à un coup du sort, sera absolument unique en son genre.

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Le New York Times sur Benoit JANSON : The treasure behind the wall

Le trésor caché derrière un mur
(The treasure behind the wall By Vanessa Friedman)

Quelque chose dans la nouvelle boutique ‘Oscar de La Renta’ à Paris était bien différent des apparences.

La peinture à l’huile 17eme découverte derrière un mur lors de l’aménagement de la boutique Oscar de la Renta à Paris.

Crédit photo Julien Mignot pour The New York Times

Alex Bolen, le directeur général d’Oscar de la Renta, avait prévu d’ouvrir sa nouvelle boutique à Paris cette semaine, juste à temps pour la « Fashion Week ». Il avait planifié sa présence à Paris même s’il n’avait pas programmé de défilé. Il avait tout organisé. Puis, l’été dernier, en plein milieu des rénovations, Mr Bolen reçut un appel de Nathalie Ryan, son architecte.

Il se souvient qu’elle lui a dit : “Nous avons fait une découverte”. À l’autre bout du fil, Mr. Bolen grimaça. La dernière fois qu’il avait reçu un appel de ce genre pour une boutique, leur plan consistant à déplacer un mur avait dû être abandonné à la dernière minute de peur que l’immeuble ne s’effondre. Il demanda alors de quelle découverte il s’agissait précisément.

“Vous devez venir voir,” lui dit-elle.

Alors, en ronchonnant, il prit un vol au départ de New York. Ms. Ryan l’emmena à ce qui devait être le premier étage de la boutique, où les ouvriers débarrassaient activement les détritus et, d’un geste, désigna le fond de la pièce. Mr. Bolen, dit-elle, cligna des yeux. Puis il dit: “Non, ce n’est pas vrai!”

Quelque chose avait été caché derrière la paroi et il ne s’agissait pas d’amiante. C’était la peinture à l’huile, de 3 mètres par 6, d’un marquis vêtu d’une tenue 17ème, portant une coiffe tarabiscotée, accompagné de plusieurs courtisans et entrant dans la ville de Jérusalem.

“C’est très rare et exceptionnel pour de nombreuses raisons; à savoir, sa qualité historique, son esthétisme et son format” dit Benoît Janson, spécialiste de la restauration de l’atelier Nouvelle Tendance, supervisant le travail réalisé sur l’œuvre.

Les rénovations de boutiques, comme la plupart des rénovations, prennent souvent plus de temps que prévu et les budgets sont souvent dépassés. Mais rares sont les cas où celles-ci sont retardées ou dont le budget est dépassé à cause d’une mystérieuse œuvre d’art, refaisant surface après trois cents ans.

Tous aux armes pour la course à la boutique la plus unique, la plus authentique, toujours en cours d’élaboration, pour vivre en personne, une expérience de différenciation entre le commerce de détail et le ‘e-commerce’, la découverte d’un trésor entouré de mystère, tout droit sorti d’une nouvelle de Dan Brown, dont il serait l’accessoire ultime.

Méfiez-vous de vos désirs

Mr. Bolen cherchait depuis longtemps un magasin à Paris. Au début des années 90, quand Mr de la Renta travaillait en tant que couturier chez Balmain, la société y avait une petite boutique mais cette boutique avait fermé peu après son départ en 2002 (il est décédé en 2014). En 2017, l’ancien magasin Reed Krakoff, situé rue de Marignan, (une petite rue, en diagonale de l’avenue Montaigne) qui débouche sur “L’Avenue”, le haut-lieu de la mode, était proposé à Mr. Bolen.

L’emplacement plaisait à Mr Bolen et l’immeuble, qui avait été construit au 19eme, appartenait en grande partie à une même famille, dont un certain nombre de ses membres occupaient les appartements des étages supérieurs. Cependant, il voulait une surface plus grande, et lorsque l’espace de bureaux qui occupaient la totalité du premier étage se libéra, il saisit l’occasion.

“C’était plutôt dénué de charme” dit-il. Un ancien cabinet de courtage en assurances, il y avait un faux plafond avec des lumières fluorescentes, des panneaux de particules recouvrant les murs, et des revêtements de sol industriels, dans un dédale de bureaux. “Nous savions que nous devrions tout enlever”, dit Mr Bolen. L’idée était de relier les deux niveaux par un escalier d’honneur. Le rez-de-chaussée et une partie du premier étage feraient office de boutique, et la pièce du fond servirait de salle d’exposition ou d’espace évènementiel avec d’autres espaces pour les bureaux et le stockage.

Conçu par Jeang Kim et Will Kim, d’Oro Studio, l’intérieur donnerait plus l’impression d’entrer chez des “jeunes venant juste d’emménager dans l’appartement grandiose de leur grand-mère” que dans un grand écrin tout blanc, selon Ms. Kim (qui est aussi la sœur de la co-directrice artistique d’Oscar de la Renta, Laura Kim, bien que n’ayant aucun lien de parenté avec Mr. Kim).

Crédit photo Julien Mignot pour The New York Times

Benoît Janson, spécialiste de la restauration, travaillant sur la peinture.

Crédit photo Julien Mignot pour The New York Times

La fin de la restauration est prévue pour mai.

Peu après le début de la démolition, une découverte a été faite. Un ouvrier, démontant le faux plafond dans la dernière pièce au premier étage, dit avoir vu quelque chose “d’étrange”.

Il s’agirait d’un plafond à caissons, sous celui qui était visible, composé de 29 caissons carrés, dont huit peints avec différents blasons et un losange central. Datant du milieu du 19ème, ceux-ci étaient bien conservés car ils étaient encastrés dans le plafond à caissons. Pourtant, bien qu’il s’agisse d’une découverte intéressante, ce n’était pas une première pour un immeuble de cette époque. C’est lorsque les ouvriers commencèrent à retirer les panneaux de particules sur le côté et qu’un morceau du mur se détacha, que les choses devinrent intéressantes.

“Oh ! mon Dieu, c’était — wow,” dit Ms. Ryan qui fut l’architecte d’intérieur de Dior pendant plusieurs années et qui a monté sa propre entreprise, Kirei Studio, en 2010. Derrière le mur, une seule peinture, assombrie par le temps, d’un bout à l’autre du panneau. “Parfois lorsque vous travaillez pour des châteaux, vous trouvez des choses, mais souvent il s’agit d’une cheminée cachée, ou en Italie, peut-être d’une fresque” dit Ms. Ryan. “Mais dans un appartement? Dans une boutique? Elle n’avait jamais rien vu de tel.

“Tout le monde a paniqué,” dit Ms. Kim. “C’était comme découvrir une momie. J’ai aussitôt éteint mon téléphone et regardé. Rien de tel ne m’était arrivé dans mon travail auparavant “.

La démolition fut interrompue pour comprendre ce qu’était cette peinture et comment elle s’était retrouvée dans ce qui allait être une boutique. Voyant les aristocrates à cheval et la mosquée sur le tableau, Mr Bolen raconte que des visions de croisés et de Templiers se mirent à danser dans sa tête. “Je pense que j’ai vu trop de films” dit-il.

L’énigme

Dans la théorie des six degrés de séparation, c’en était une bonne : la belle-mère de Mr. Bolen, Annette de la Renta, avait un cousin (par sa mère, Jane Engelhard) qui avait épousé une La Rochefoucauld, descendante de cette illustre famille de l’aristocratie française. Il s’avéra qu’un des membres de cette famille vivait de l’autre côté de la rue de la future boutique de la Renta.

Donc, lorsque la peinture fut découverte et qu’il devint clair que Mr. Bolen devrait parler aux propriétaires de l’immeuble qu’il n’avait jamais rencontrés, (le bail avait été négocié par un agent immobilier), son parent put faire les présentations. Il fut recommandé à un autre La Rochefoucauld, qui travaillait au Louvre, de se mettre en contact avec un historien d’art : Stéphane Pinta, du Cabinet Turquin, expert en anciens maîtres de la peinture. Mr. Pinta établit qu’il s’agissait d’une peinture à l’huile réalisée en 1674 par Arnould de Vuez, un peintre ayant travaillé avec Charles Le Brun, le premier peintre de Louis XIV et décorateur d’intérieur du Château de Versailles. Après avoir travaillé avec Le Brun, Arnould de Vuez, connu pour son implication dans les duels d’honneur, avait été forcé de quitter la France et contraint à se réfugier à Constantinople.

Mr. Pinta retrouva le tableau dans une plaque qui avait été reproduite dans un livre des années 1900 “Odyssée d’un ambassadeur : Les voyages du marquis de Nointel, 1670-1680” d’Albert Vandal, qui racontait l’histoire des voyages de Charles-Marie-François Olier, marquis de Nointel et d’Angervilliers, ambassadeur de Louis XIV à la cour ottomane. À la Page 129, apparaît une héliogravure de l’œuvre représentant l’arrivée en grande pompe du marquis de Nointel à Jérusalem, celle de la peinture du mur.

Mais personne ne savait comment celle-ci avait fini collée sur ce mur, ni pourquoi elle avait été recouverte. Certaines hypothèses pourraient laisser croire que cela s’est passé au cours de la Deuxième Guerre Mondiale, étant donné la situation. Ce pourrait être un genre de “brouillard de guerre” dit Mr. Bolen.

Ce que tout le monde savait, c’est qu’il serait dangereux de déplacer l’œuvre à cause de la manière dont celle-ci avait été attachée au mur: doublée d’une gaze sur laquelle elle avait été collée. Et Mr Bolen, raconte que sa femme Eliza l’avait averti “Si tu bouges cette peinture, tu auras 100 ans de malheur”. Il s’est dit qu’elle avait probablement raison.

Le prochain mystère

Cela étant, Mr. Bolen parvint à un accord avec les propriétaires de l’immeuble: il prendrait à sa charge la restauration de l’œuvre s’ils acceptaient qu’elle demeurât dans la boutique pendant le temps où il en serait locataire (le bail initial était de 10 ans). Mr. Janson se mit au travail fin novembre.

“L’œuvre était très sombre à cause du vernis et des anciens repeints (d’anciennes restaurations) qui la recouvraient”, dit Mr. Janson.

Equipe de restaurateurs passant un tampon sur le vernis pour retrouver les couleurs d’origine

Crédit photo Julien Mignot pour The New York Times

Pendant les deux derniers mois, des équipes de trois à cinq personnes, ont soigneusement dégagé une partie du vernis afin de retrouver les couleurs d’origine. Ils espèrent en avoir terminé d’ici le mois de mai, dit Mr Janson, bien que Mr. Bolen pense que le travail sera fini avant. Petit à petit, les détails confirmant la provenance de la peinture, ont commencé à apparaître: la mosquée, le mur occidental (mur des lamentations), le brocart sophistiqué du visiteur français.

Après cette découverte, il fallut repenser l’intérieur et procéder à des changements pratiques. Ms. Kim fréquenta les salles de ventes pour acquérir des meubles de différentes époques liant le passé au présent, y compris des chaises de Marcel Breuer et des pièces des collections de Pierre Bergé.

“Nous n’allons pas mettre un mur de vêtements devant “dit Ms. Ryan. La sécurité sera renforcée et les dix fenêtres du premier étage, qui vont du sol au plafond, seront équipées et traitées. L’objectif est d’ouvrir avant l’été.

Entre temps, Mr. Bolen n’a pas abandonné ses recherches. “Je dois trouver un expert en héraldique pour examiner le plafond” dit-il, passant au crible les photographies et pointant quelques blasons. “Celui-ci a trois étoiles, une couronne royale — et un poisson?”

Il en regarda un autre. “Que signifient ces trois étoiles?” se demandait-il. “Je ne sais pas. Mais je pense que cela mériterait qu’on le sache.” Il avait l’air tout excité.

Les clients ayant un fort penchant pour les théories conspirationnistes et un goût pour l’histoire pourraient l’être tout autant.

Cliquez ici pour voir l’article original du journal le New York Times.